Imaginez. Au loin, des montagnes gris acier découpent l’horizon et drapent Glencoe d’une obscurité menaçante. Elles projettent des ombres si étranges que vous vous retrouvez constament  sur le qui-vive, vigilant quant à toutes les horreurs sans nom qui pourraient s’être cachées dans les sombres recoins de l’inquiétant paysage. Entendez le murmure des ruisseaux, à l’eau glacée et brunie par la tourbe, qui s’écoulent entre les grandes dalles de pierre éparpillées sur la plaine ténébreuse. Des ravins sombres et déchiquetés, aux versants recouverts de roseaux blafards et d’arbres grimpants, ont été creusés dans la roche par la main impitoyable de la nature. Un lourd silence règne sur cet impressionnant tableau, un silence souillé par le souvenir lointain d’un acte si infâme qu’il hantera cette terre à tout jamais.

Les MacDonald’s de Glencoe formaient une tribu impitoyable, aussi redoutée que toutes les autres dans l’histoire sanglante des rivalités et guerres interclans. Mais leur massacre par la main des Campbells, qui fut officiellement condamné, provoqua un tel sentiment d’outrage qu’un grand nombre de leurs plus farouches ennemis le considérèrent avec un dégoût non dissimulé. Ce ne fut pas seulement un meurtre, ce fut un ‘meurtre de trahison’, et, comme tel, enfreignit un code moral auquel même le plus violent des clans adhérait. En effet, il est une inviolable coutume dans les Highland’s, qui consiste à offrir l’hospitalité à quiconque la demande, ami ou ennemi.

Tout commença en décembre 1691 lorsque, dans une tentative résolue de soumettre les Jacobites des Highland’s, les autorités d’Edinburgh décrétèrent qu’avant la fin de l’année, chaque clan devrait avoir prêté serment d’allégeance au Roi William III. La majorité lui voua obéissance immédiatement. Occupant une position éminente parmi les retardataires, les Mac Ians de Glencoe, dont le Chef, Alasdair MacDonald, commit l’erreur fatale de reculer le serment jusqu’à la dernière minute. Quand il finit par juger la résistance inutile, un malheureux enchênement d’erreurs tragiques, d’entêtement bureaucratique et de conditions météorologiques exécrables fit qu’il fut en retard de quelques jours pour prêter son serment. Sir John Dalrymple, Secrétaire d’Etat d’Ecosse, saisit cette opportunité pour faire un exemple des MacDonald’s, en « supprimant cette maudite secte, la pire de toutes les Highland’s ».

Au début de février 1692, le Capitaine Robert Glenlyon reçut l’ordre de mener cent vingt hommes du régiment Earl and Argyle – tous des Campbell’s, et tous des ennemis héréditaires des MacDonald’s – à Glencoe. John MacDonald, le fils aîné du chef, vint à leur rencontre et demanda à savoir pourquoi une force militaire pénétrait un territoire pacifié. Glenlyon expliqua qu’ils venaient en tant qu’amis et cherchaient simplement refuge des neiges hivernales. Ils reçurent un accueil chaleureux et on leur offrit le gîte et le couvert. Dans la soirée du 12 février, Glenlyon joua aux cartes avec plusieurs membres de la famille de son hôte. Il rit, raconta des histoires drôles, mangea leur nourriture, but leurs boissons et, à la fin de la soirée, les remercia pour leur hospitalié alors qu’il se retirait pour la nuit. Pourtant, durant tout ce temps il avait dans sa poche l’ordre de la brutale mise à mort du clan, qui lui ordonnait « d’attaquer les rebelles (…) de Glencoe, et de passer sous le fil de l’épée tous les habitants de moins de soixante dix ans ».

Le lendemain matin, à cinq heure précise, le silence de la vallée glacée fut brisé par la soudaine explosion de coups de feu, alors que les invités se retournaient contre leurs hôtes, les assassinant ainsi que leurs familles. Le vieux chef lui-même fut tué d’un coup de pistolet alors qu’il sortait de son lit, et sa femme subit des sévices si cruels qu’elle succomba à ses blessures le jour suivant. Les cris d’angoisse des blessés et des mourants résonnèrent dans la vallée entière. Alors que les premières lueurs de l’aube illuminaient ce macabre tableau, la neige était rouge du sang des MacDonald’s, et trente huit membres du clan gîsaient là, abattus. Cependant, la grande majorité réussit à échapper à ses poursuivants, et des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants s’enfuirent dans les montagnes. Mais ils n’étaient pas préparés à cette fuite et se retrouvèrent à la merci des éléments. Beaucoup succombèrent au froid glacial de l’hiver, ou se débattirent dans la neige épaisse et périrent sur les pentes escarpées.

Aujourd’hui encore, l’aura de ceux qui cherchent le repos plane lourdement sur ce paysage, reconnu comme l’un des plus poignants et envoûtants du Royaume-Uni. Le moindre recoin, la moindre crevasse, la moindre lézarde semble empreint de la terreur et du triste désespoir qui balayèrent la plaine en ce terrible matin, il y a très longtemps. En effet, telle est la sombre et redoutable beauté de l’endroit, que l’on ne peut être que d’accord avec Charles Dickens lorsqu’il affirme « qu’il est impossible de concevoir quelque chose d’aussi sombre et sauvage et puissant dans sa solitude ».

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